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Renaissance BIM

Filippo di Ser Brunellesco Lippi, ou plus simplement Brunelleschi, architecte génial du Dôme de Florence, serait-il le précurseur du BIM?

L’avènement de la maquette numérique occupe les milieux de la construction et deux camps semblent se dessiner: pour ou contre. Les outils numériques ouvrent de nouvelles portes, certains s’y engouffrent avec enthousiasme, d’autres sont réticents et ne veulent pas les franchir.

Pour les premiers, il est évident que la maquette 3D, partagée en réseau, s’apprête à suppléer le papier. Si, jusque-là, chaque intervenant sur un chantier travaillait sur son propre plan en deux dimensions, avec la maquette numérique tout le monde peut travailler en réseau et en 3D sur un plan partagé. Le bâtiment est reconstitué avec des points très précis, tout est scrupuleusement positionné. Cela offre de multiples avantages. Il devient plus facile de visualiser, de coordonner, d’anticiper, de valider la cohérence, de prendre une décision et d’optimiser les coûts. Le BIM amène avec lui une nouvelle façon de travailler, plus collaborative, dès les premiers stades du projet. Pour les seconds, la maquette numérique limite le rôle de l’architecte qui ne devient qu’un assembleur d’objets virtuels préconfectionnés par les éditeurs de logiciels. Plus aucune sensibilité personnelle, plus de subjectivité, plus de caractère: l’humain disparaît au bénéfice d’une «pseudo-divinité digitale» inatteignable et fallacieusement infaillible. L’architecte a les connaissances techniques et culturelles qui lui permettent de faire face à l’imprévu, alors qu’avec le BIM, il n’y a même plus d’imprévu!

Au fil des pages de ce numéro de fin d’année, il est plusieurs fois question de nouveaux outils, de planification et de savoir-faire. Sur le terrain, le regret est récurrent: «Trop d’architectes n’y connaissent plus grand-chose en construction! Ils ne maîtrisent pas les méthodes, zigzaguent dans les plannings et laissent régner un chaos relatif, confiants que conducteurs de travaux et artisans trouveront au final le moyen de terminer le tout dans un timing raisonnable.» Pire, beaucoup désertent les chantiers, s’enfermant dans une imaginaire tour d’ivoire loin des réalités du terrain. Ce sont les mêmes qui aujourd’hui se méfient du BIM, craignant peut-être que l’outil ne mette à nu leurs lacunes.

Avant de construire ce qui allait être le plus grand dôme jamais édifié, Brunelleschi réalisa nombre de maquettes, si détaillées qu’elles en deviennent des œuvres d’art. Les maquettes servaient autant à convaincre les commanditaires qu’à valider les concepts théoriques; du BIM avant l’heure! Architecte, artisan, constructeur et inventeur, Brunelleschi a mis au point les outils qui allaient servir à la construction (grue à treuil, échafaudages, etc.) et défini avec précision les matériaux et la manière de les mettre en place.

Si l’architecte, selon le sens étymologique du terme, veut encore être le «chef des constructeurs», il se doit d’avoir une réelle maîtrise. Cela ne peut passer que par une collaboration anticipée avec les autres spécialistes ainsi que par l’acquisition d’une culture et d’une connaissance plus vastes non seulement des aspects théoriques et conceptuels mais aussi et surtout de la pratique.

Et si le BIM marquait la renaissance des architectes?

City Power!

Plus de 84 % de la population suisse vit dans un espace urbain. C’est ce qu’indiquent les statistiques publiées par l’OFS le 28 août dernier. Des communes relativement petites et encore considérées comme rurales il y a quelques années accèdent désormais au rang de villes. Si ces notions peuvent faire l’objet de considérations plus ou moins subjectives, il est indéniable que l’importance des agglomérations s’est décuplée au cours des dernières décennies. Au-delà des chiffres, ce sont réellement les modes de vie qui ont changé et la mobilité qui a explosé. La population a pris conscience de l’existence et de l’identité des agglomérations et s’est habituée à en exploiter tout le potentiel, qu’il s’agisse de vie professionnelle, d’études ou de loisirs. Les plus grandes en Suisse sont celles de Zurich (1,3 million d’habitants), Bâle (850 000) et Genève (820 000), les deux dernières étant largement transfrontalières. Ainsi les agglomérations helvétiques regroupent non seulement plus de six millions d’habitants en Suisse, mais encore plus d’un million à l’étranger.

Nous avons tous observé et vécu cette évolution, aussi profonde que rapide. Ainsi des hôpitaux cantonaux se sont partagé certaines tâches afin d’éviter de coûteux doublons (CHUV et HUG en sont un exemple), les universités et les hautes écoles se constituent en réseau (l’EPFL a créé des laboratoires à Genève, en Valais, à Neuchâtel et même à Bâle ainsi que des chaires conjointes avec l’UNIL), et nombre de sociétés sont devenues des groupes qui déploient leurs activités sur tout le pays et au-delà (plusieurs bureaux d’ingénieurs bien connus en Suisse romande en sont de bons exemples). Nous pourrions continuer cette liste en analysant presque n’importe quel secteur d’activité, des coiffeurs aux imprimeurs, des mécaniciens aux médecins.

Ces connexions locales donnent l’impulsion à des liens renforcés entre deux ou plusieurs grandes villes voisines. Et ainsi de suite à des échelles toujours plus grandes, les mégapoles constituant un réseau international privilégié. Il y a donc «la manière dont on divise le monde légalement et la manière dont on utilise le monde», comme le dit l’expert de géopolitique Parag Khanna dans notre interview à lire en page 14.

Aujourd’hui c’est aussi – et surtout – l’exploitation des données digitales qui force une nouvelle évolution des villes. Un enjeu stratégique sur lequel les collectivités publiques ont encore bien des progrès à faire. La gestion géographique et physique du territoire reste certes essentielle, la gestion numérique devient pour sa part vitale.

Les villes sont donc au centre de milles enjeux. Si la carte de la Suisse change, les frontières administratives et politiques, elles, semblent presque immuables. Là aussi, une réflexion devrait être menée et l’autorité des villes, des agglomérations ou des régions peut-être revue et renforcée. City power!

Tout le monde veut bouger!

L’OCDE considère que l’Europe constitue la plus grande opportunité pour du capital institutionnel, vu les besoins du Vieux Continent en nouvelles infrastructures ou en rénovation d’anciennes. Pour donner un ordre de grandeur limité à un seul pays: à fin 2016, le Gouvernement britannique a publié son «National Infrastructure and Construction Pipeline», qui prévoit des dépenses publiques et privées de l’ordre de 100 milliards de livres sterling à l’horizon 2021.

Par rapport à l’Amérique du Nord, les pays européens ont moins l’habitude de financer leurs grands projets au travers d’obligations privées. Il faut donc qu’emprunteurs et promoteurs de projets s’apprivoisent: ils doivent s’habituer les uns aux autres, à des conditions d’investissements, à des présentations de renseignements financiers et des documentations différentes de ce qu’ils connaissent usuellement. Les institutionnels doivent aussi se familiariser plus en détail avec les caractéristiques souvent complexes du secteur des infrastructures.

Ce pas franchi, les projets s’avèrent nombreux. Pour donner quelques exemples, le fonds de dette d’infrastructures géré par UBS Asset Management a récemment investi dans le refinancement d’un opérateur de ferries reliant la Suède au Danemark, dans des centrales solaires photovoltaïques en Espagne, dans une autoroute en Irlande ou encore dans un portefeuille de terminaux de stockage de produits chimiques et pétroliers en France et dans la péninsule Ibérique.

En Suisse aussi, le financement des infrastructures revient perpétuellement sur le devant de la scène. Le Conseil fédéral s’apprête à mettre en consultation la prochaine tranche d’investissements ferroviaires. 7 milliards d’ici à 2030 ou 12 milliards jusqu’en 2035? À l’heure où ces lignes s’écrivent, le choix entre les deux variantes n’est pas fait. Dans l’une comme dans l’autre, il est question de désengorger les principaux goulets d’étranglement (construction du tunnel de Brütten entre Zurich et Winterthour) et d’améliorer les cadences et l’offre sur les axes Berne-Zurich, Bâle- Bienne, Lausanne-Genève, Lausanne-Yverdon, Lausanne-Martigny, Annemasse-Coppet ainsi que diverses mesures pour le trafic marchandises sur le Plateau. La transformation de plusieurs gares fait également partie du programme, dont celles de Nyon, Morges et Neuchâtel. La seconde variante offre une vision et une planification d’une plus grande portée et voudrait permettre d’inclure dans les listes d’autres projets, tels que la liaison RER entre Neuchâtel et La Chaux-de- Fonds, la construction du tunnel du Zimmerberg entre Zoug et Zurich ou encore la réalisation d’une ligne souterraine d’évitement de la gare de Lucerne. La bataille Romands contre Alémaniques est d’ores et déjà engagée, chacun argumentant sur le caractère prioritaire de tel ou tel projet. Et l’on craint que des considérations peu objectives puissent ponctuellement faire pencher la balance.

Au même moment, la start-up allemande Volocopter effectue un premier vol d’essai public de son taxi volant autonome. Le gros drone électrique et sans pilote est capable de voler en autonomie 30 minutes à une vitesse maximale de 100 km/h. Une application de smartphone pour commander la course et deux clients pourront bientôt prendre le Volocopter pour rejoindre le Voloport le plus proche de leur destination.

Entre gros sous, amélioration des infrastructures existantes et innovations aux faux airs de science-fiction, la mobilité concentre encore et toujours de gigantesques enjeux. Tout le monde veut bouger!

Sans ingénieurs, c’est la cata!

L’actualité de ces dernières semaines a été marquée par les catastrophes naturelles. C’est d’abord le détachement d’une imposante masse rocheuse de la paroi nord du Piz Cengalo qui a provoqué la succession de laves torrentielles, ensevelissant une partie du village de Bondo dans les Grisons. Les images de l’effondrement de ces quatre millions de mètres cubes de roche et de ces boues déferlant à 250 km/h laissent sans voix. La catastrophe a fait huit victimes, contraint des centaines d’habitants à évacuer le village et provoqué des dégâts matériels dont la facture finale se chiffrera en centaines de millions.

Quelques jours plus tard, nos regards se sont tournés vers Houston, la Caraïbes et la Floride. Les ouragans Harvey puis Irma, parmi les plus puissants qui aient frappé la région, ont balayé la ville texane, les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla, les îles Vierges, Cuba et la Floride. Les images rappellent à notre mémoire l’ouragan Katrina et les destructions et les inondations qu’il avait provoquées en 2005 à La Nouvelle-Orléans et d’autres catastrophes similaires. À l’heure où ces lignes s’écrivent, le phénomène est encore en cours. Alors que toutes sortes d’embarcations ont pris la place des voitures dans la ville inondée et sillonnent les quartiers afin de secourir les personnes en difficulté, un début de polémique frappe déjà les autorités : « Pourquoi a-t-on fait évacuer la Floride et pas Houston ? » Sylvester Turner, maire de la ville, se défend en invoquant la relative imprévisibilité de la trajectoire et de la durée de l’ouragan et, surtout, l’impossibilité d’organiser l’évacuation de près de sept millions de personnes. C’est pourtant ce qui a été fait en Floride. En plus de l’étendue de l’agglomération texane, c’est également la forte concentration d’industries pétrolières et pétrochimiques présentant un risque de pollution très élevé, qui fait frémir. Quoi qu’il en soit, on imagine la difficulté de prise de décision et la complexité logistique que de tels événements impliquent.

Les experts l’annoncent depuis plusieurs années et nous le répètent ces jours : le dérèglement climatique nous promet une multiplication des tels événements et l’urbanisation croissante ne fait qu’augmenter exponentiellement les risques pour l’homme, pour l’environnement et pour les infrastructures. Oui, de plus en plus de zones sont exposées à des dangers naturels. Et la Suisse ne fait pas exception, bien au contraire.

Beaucoup de systèmes d’alerte sont en place – ils ont par exemple fait leurs preuves à Bondo, permettant une évacuation préventive – et les mesures constructives relativement bien maîtrisées. Pourtant, comme l’a souligné le Prof. Lyesse Laloui, directeur de la Section de Génie civil de l’EPFL, interpelé sur le sujet par nos confrères de La Première, les mesures préventives en place se basent sur des statistiques, donc sur le passé. « Ce que l’on constate avec le dérèglement climatique actuel, dit-il, est que les données connues sont bousculées. Les phénomènes s’accélèrent et deviennent plus intenses. L’ingénierie civile a fait d’énormes progrès pour réduire les risques. Mais aujourd’hui nous devons développer des outils prédictifs pour mieux appréhender le dimensionnement et le renforcement des infrastructures en nous projetant dans les décennies à venir. Nous devons être conscients du fait que nous allons être confrontés de plus en plus souvent à des inondations, à des éboulements ou à des glissements de terrain. Ceci va nous obliger à dimensionner et à construire de manière différente. Le besoin de connaissance, de surveillance et d’intervention préventive est énorme. »

Bonne nouvelle, en ce mois de septembre, quelque nonante étudiants de l’EPFL fêtent l’obtention de leur master en Génie civil ; nombre record de toute l’histoire de la Haute École. La tendance est à la hausse et les deux prochaines volées devraient atteindre la barre symbolique des cent diplômés. Mauvaise nouvelle, les besoins du marché actuel ainsi que les projections sur les prochaines années nous disent qu’il en faudrait le double. Le secteur a quelque peu amélioré son image. C’est bien. Pourtant, l’attrait des professions techniques doit être encore fortement augmenté afin qu’une relève nourrie soit assurée. Sans ingénieurs, c’est la cata!

Appel au bon sens

« Y a-t-il quelque chose de pourri sur nos chantiers? » C’est avec ce titre pour le moins accrocheur que la FMB, la Fédération genevoise des métiers du bâtiment, a introduit son assemblée générale du 29 juin dernier. Travail au noir, sous-traitance en cascade ou faux indépendants, les problématiques sont récurrentes et pourraient finir par lasser. Personnellement, après plusieurs années de fréquentation régulière, j’avais fini ces derniers temps par bouder l’événement: «Toujours les mêmes blablas, me disais-je, les prix trop bas, les méchants profiteurs qui viennent à Genève casser les prix, les blocages administratifs, et patati et patata.» Pourtant cette fois, j’ai cédé à l’insistance de l’invitation et des rappels. Eh bien, au premier coup d’œil, je n’ai pas été dépaysé. Les visages sont connus et les nouveaux peu nombreux. Les discours sont ceux attendus et globalement, les thèmes sont les mêmes. Pourtant, imperceptiblement, je devine une certaine évolution. Finies les virulences tachycardiques de Gabriel Barrillier. Finie l’élégante indignation de Luc Perret et les coups de (grande) gueule lancés depuis les tables. L’ambiance est objectivement plus posée, résolument plus pragmatique.

Avec son phrasé menu, Serge Hiltpold, président de la FMB depuis 2014, impose à toute l’assemblée une concentration nouvelle, orientée vers des solutions concrètes et concertées. À la tête d’une menuiserie bientôt centenaire, il travaille les dossiers politiques jusqu’au détail. Il scie, il rabote, il lime ses arguments, puis les réunit avec précision. Sa logique est ajustée au millimètre tout en restant singulièrement simple, une succession de gestes rapprochés et rapides, semblables à ceux de l’artisan, qu’il déroule avec naturel, que l’on ne peut interrompre et qui se poursuit jusqu’à un assemblage à l’apparence évidente et pourtant riche en savoir-faire et maîtrise.

Les sujets d’inquiétude des entrepreneurs genevois sont nombreux et familiers bien au-delà des frontières cantonales, en particulier en ce qui concerne les marchés publics. La tendance à choisir systématiquement l’entreprise la moins chère, le manque de curiosité des autorités face à des prix anormalement bas – telles des heures facturées à moins de 50.- francs pour des ingénieurs –, et la navrante facilité avec laquelle les responsabilités les plus diverses sont reportées sur les entreprises sans que mandataires et maîtres d’ouvrages ne soient impliqués, ne sont pas l’apanage de la cité de Calvin. Il y a encore bien du travail à mener tant au niveau local que fédéral.

Empreint de bon sens et inscrit dans le long terme, le menuisier carougeois bannit les dogmatismes. Il en appelle au pragmatisme et à l’honnêteté. Les récents dispositifs mis en place ont une force contraignante d’abord pour les entreprises et visent ensuite à assainir un système que quelques fraudeurs s’affairent à déséquilibrer. La FMB a soutenu le renforcement du contrôle obligatoire des sous-traitants par les entreprises principales, la limitation de la main-d’œuvre temporaire, l’examen de la capacité effective d’une entreprise soumissionnaire à réaliser les travaux avec son propre personnel et encore l’augmentation des sanctions à l’encontre des tricheurs avec une exclusion de tous les marchés publics durant cinq ans et une amende administrative pouvant aller jusqu’à 10 % de la valeur du marché.

À Genève comme ailleurs donc, les entreprises de la construction prouvent qu’elles sont prêtes à assumer leurs responsabilités. C’est maintenant aux autorités – surtout lorsqu’elles agissent en maître d’ouvrage – d’en faire autant!

Dans ta face!

Début juin, le président américain Donald Trump lançait un énorme pavé dans la marre en annonçant le retrait des États-Unis des Accords de Paris sur le climat. Les réactions de toutes parts condamnant ou regrettant cette décision ne se sont pas fait attendre. Le «Make our planet great again», tweeté par Emmanuel Macron a rapidement fait le tour du monde, donnant au président français – et avec lui à toute l’Europe – un renouveau de leadership qui pourrait porter bien au-delà de la question climatique.

Aux États-Unis même, divers États fédérés, grandes villes et multinationales sont déjà montés au front, décidés à poursuivre la mutation entamée sous l’ère Obama. Les gouverneurs démocrates des États de New York, de Washington et de Californie – qui à eux trois représentent un cinquième de la population américaine – ont déjà déclaré vouloir maintenir l’objectif de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 26 à 28 % d’ici 2025. Ils ne sont pas les seuls. Une trentaine d’États ont eux aussi pris des mesures, imposant par exemple des normes aux compagnies d’électricité pour les obliger à accroître leurs parts d’énergies renouvelables. Même le Texas, bastion républicain et grand producteur de pétrole, met l’accent sur l’énergie éolienne; la production y est en constante augmentation et déjà plus de trois millions de foyers sont alimentés grâce à la puissance du vent. Les grandes villes, New York et Los Angeles en tête, s’allient au sein de la «Mayors National Climate Action Agenda», une coalition de 82 maires représentant 40 millions d’Américains dotée d’un programme aussi concret qu’ambitieux. Finalement, les multinationales les plus puissantes et innovantes, parmi lesquelles Apple, Google, Facebook, Hewlett-Packard, General Motors, Tesla, ou encore tout le groupe Walt Disney, se montrent déterminés à poursuivre leur engagement environnemental, tout comme les grandes universités. C’est donc un très large front qui ne suit pas Trump. Même les milieux économiques – que la décision est censée favoriser – sont divisés sur la question: le retrait pourrait induire un fléchissement des investissements dans le domaine hautement porteur des cleantech, mettant en péril des millions d’emplois et l’industrie US du secteur au rang des retardataires. Un retour de boomerang dont la seule éventualité pourrait faire mal au milliardaire locataire de la Maison-Blanche.

La Suisse et l’Europe seraient bien avisées de booster maintenant l’innovation et de faire le forcing sur les nombreux marchés qui gravitent autour de la question climatique.

Certes, la puissance industrielle américaine ne va probablement pas vaciller sous le seul effet de cette décision. L’impulsion politique n’est toutefois pas négligeable. La Suisse, par sa stabilité et son savoir- faire, et l’Europe, quelque peu portée par la reprise économique, seraient bien avisées de booster maintenant l’innovation et de faire le forcing sur les nombreux marchés qui gravitent autour de la question climatique.

Au mois d’octobre prochain, c’est, ironie du sort, justement aux États-Unis que l’une de ces bagarres de matière grise va se jouer. Le concours Solar Decathlon, organisé par le Département américain de l’énergie, est une compétition universitaire internationale, qui met au défi les équipes d’étudiants de concevoir et de construire en taille réelle des maisons efficientes sur le plan énergétique et ne s’approvisionnant qu’en énergie solaire. L’équipe suisse composée d’étudiants de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), de la Haute École d’ingénierie et d’architecture de Fribourg (HEIA-FR), de la Haute École d’art et de design de Genève (HEAD) et de l’Université de Fribourg (UNIFR), y présentera une maison de quartier à énergie positive. Baptisé «NeighborHub», le prototype fait le pari de placer des panneaux solaires uniquement en façade. Les solutions techniques proposées pourraient ouvrir la voie à la création d’immeubles de grande hauteur totalement autonomes. Les retombées sont potentiellement énormes.

Et dans quelques années, c’est peut-être une start-up issue de cette équipe qui sera l’entreprise la plus performante pour transformer les façades de la Trump Tower et de tous les autres buildings du magnat afin de les rendre plus respectueux du climat.

De l’air, de l’eau

Un post-doctorant de l’EPFL a mis au point un modèle qui permet de calculer rapidement l’influence du bâti sur la météo en milieu urbain. En effet, en ville, l’agencement des bâtiments, leur forme et la chaleur qu’ils dégagent ont un impact sur la météo.

Le calcul de ces phénomènes complexes a plusieurs avantages: il permet aux météorologues d’améliorer leurs prévisions en milieu urbain et aux ingénieurs d’adapter la consommation énergétique des bâtiments qu’ils conçoivent. Les modèles mathématiques utilisés jusque-là pour mesurer ces phénomènes sont toutefois lourds, chronophages et coûteux. C’est pourquoi la recherche menée à Lausanne suscite l’intérêt des professionnels de la construction loin à la ronde.

L’algorithme obtenu a permis à ce chercheur d’effectuer une estimation précise des phénomènes en jeu à chaque niveau du bâtiment, à l’échelle d’un quartier. Une base qui permettra à un ingénieur d’adapter la consommation énergétique d’une façade de bâtiment avec précision. «Au rez-de-chaussée, nous pouvons avoir peu de vent mais de l’humidité, s’il y a de la végétation, par exemple, explique Dasaraden Mauree, auteur de l’étude. En revanche, on aura plus de pertes énergétiques tout en haut de la colonne, car les vents sont plus forts à cette hauteur. Par ailleurs, les jours de forte chaleur, les mouvements de convection turbulents peuvent être plus forts près du sol ou de la surface des bâtiments, en raison de leur réchauffement. Ces mouvements impliquent que l’air chaud, moins dense, montera et que l’air froid, plus dense, descendra. Un fabricant de stores s’est déjà montré intéressé par la méthode car elle permet d’obtenir une bonne mesure du vent proche des façades. Autre exemple: la conception énergétique d’un bâtiment devra tenir compte du faible ensoleillement d’une ville très dense.»

Les constructions induisent donc des modifications météorologiques dans leur environnement immédiat (modifications des flux d’air, variations d’ombres, réchauffements/rafraîchissements, réflexions lumineuses, transformations hygrométriques, etc.). Ces microphénomènes interagissent avec ceux provoqués par les bâtiments voisins de sorte que plus la ville est dense, plus l’impact sera important. Pouvoir modéliser rapidement l’influence des constructions à petite échelle est le premier pas vers une étude à plus large échelle, une prise de conscience quantifiée conséquente et finalement, une meilleure maîtrise énergétique.

Notre attention aux détails jure pourtant avec d’autres chiffres qui nous parviennent ces jours. En 1992, l’ONU a institué le 22 mars Journée mondiale de l’eau. Année après année, elle nous rappelle que près 800 millions de personnes restent exclues d’un approvisionnement en eau potable. Les actions menées cette année dans le cadre de cette «célébration», si l’on peut la définir ainsi, se concentrent sur la gestion des eaux usées. Pas moins de 80 % des eaux usées provenant des lieux d’habitation, des villes, de l’industrie et de l’agriculture sont rejetées dans la nature, polluant l’environnement et appauvrissant les sols. Quelque deux milliards de nos semblables utilisent une source d’eau potable qui est contaminée par des matières fécales. Améliorer la récolte, le traitement et l’exploitation de ces eaux, ainsi que diminuer la quantité d’eaux usées que nous produisons sont des défis colossaux.

La mesure de toutes choses

Rapportée par Platon, la célèbre réflexion du penseur grec du Ve siècle av. J.-C. Protagoras se perd dans l’histoire: «L’homme est la mesure de toutes choses: de celles qui sont, du fait qu’elles sont; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas.» La première interprétation en vient à tout relativiser: il n’y a pas d’absolu, le bien, la justice ou la vérité sont reliés à la vision unique de l’individu, l’homme. De nos jours, on préfère donner à cette citation une connotation humaniste, en parlant de l’homme au sens noble.

Quelles que soient la couleur politique, la compétence professionnelle ou la position sociale, l’être humain est toujours «quelque chose d’autre», quelque chose de plus. Et même la société consumériste et matérialiste dans laquelle nous vivons ne peut effacer totalement l’humain.

Les hommes et les femmes de la construction, bien campés les pieds sur terre dans leurs bottes de chantier, le savent bien. Diverses initiatives de solidarité sont soutenues ici et là au sein des entreprises de construction. Vous êtes nombreux à avoir contribué à quelque projet humanitaire, financièrement ou matériellement, au détour peut-être d’un échange ou d’un voyage collaboratif au cours de vos études.

Des projets sont aussi menés directement par certaines de vos sociétés: ici la construction d’écoles pour jeunes filles en Afrique, là la reconstruction de villages dans des zones sinistrées du Népal. Pour les hommes et les femmes qui s’y impliquent directement, ce n’est jamais anodin. La confrontation avec des réalités si différentes des nôtres est un enrichissement humain en plus d’être une expérience professionnelle stimulante. Lorsqu’on a peu de moyens matériels, on se concentre sur l’essentiel. Mener un chantier dans des conditions de précarité oblige à prendre des décisions essentielles et minimise la marge d’erreur. Les compétences acquises dans nos écoles sont précieuses, l’expérience de terrain est vitale.

Permettre, ou même proposer, à vos collaborateurs de s’impliquer pendant quelques semaines dans un tel projet serait sans doute un «cadeau» bien plus marquant que l’un ou l’autre gadget distribué en fin d’année, sortie à skis ou autre event de team building. L’élan donné en interne par une telle action pourrait être surprenant.

Bien souvent, il s’agit d’aider des populations défavorisées à passer d’une baraque bricolée à une maison en dur, équipée d’électricité et d’eau courante. L’acte constructif ramené à sa première et plus simple fonction: donner un toit à l’homme. La mesure de toutes choses.

Essaie encore

Un mini-ordinateur pour enfants, oublié au fond de la cave depuis quelques décennies a refait dernièrement son apparition chez moi. On y enfile une carte sur le côté et une question apparaît sur le minuscule écran digital. Les enfants le découvrent, amusés. Le jeu, habillé de sérieux, est totalement dépassé. Austère et sévère, il émet même des réponses qui aujourd’hui sont fausses ou qui n’ont plus de sens. «Combien y-a-t-il de planètes dans le système solaire?», «Quelle est la capitale de l’Allemagne?». Les enfants répondent justement 8 et Berlin mais l’appareil produit un son cassant puis sa voix métallique et saccadée répète: «essaie encore». Idem à chaque soi-disant mauvaise réponse.

Evolution, adaptation, innovation. La curiosité et la volonté de l’homme l’ont toujours poussé à aller plus loin, à comprendre ce qui l’entoure et à vouloir améliorer son cadre de vie. Les circonstances l’obligent à adapter ses méthodes et à trouver de nouvelles solutions. Au-delà de l’envie et de la contrainte, l’innovation est, aujourd’hui plus que jamais un indicateur fondamental de la santé économique d’un pays, d’un secteur d’activité ou d’une entreprise.

« Le manque de maîtrise technique de certains maîtres d’ouvrages publics freine l’innovation »

L’étude de l’OFS publiée mi-janvier est réjouissante. En 2015, les entreprises privées ont consacré 15,7 milliards de francs en Suisse pour leurs activités de recherche et développement (R-D). Cela représente une augmentation de 10% par rapport à 2012, date de la dernière enquête. Près de 57’000 personnes ont travaillé pour réaliser ces activités de recherche. Globalement, les entreprises dépensent 43 millions de francs par jour en R-D, samedis et dimanches compris, un montant jamais atteint auparavant. Depuis deux décennies, les dépenses de R-D augmentent plus rapidement que l’ensemble de l’activité économique en Suisse, mesurée par le produit intérieur brut (PIB). Les principaux acteurs de cette réussite sont les secteurs des «pharmas» (35% des dépenses totales de R-D), «Recherche et développement» (sic) et «Machines», pour respectivement 16% et 10%. La plus forte augmentation (+66%) s’observe dans la branche «TIC-services».

Aucune mention du secteur de la construction, dont le potentiel d’innovation, pourtant grand, semble plus porté sur la recherche appliquée que fondamentale et dont notre pays n’abrite que peu de grands acteurs internationaux. Pourtant, les professionnels sont en attente et adoptent avec enthousiasme les innovations ciblées sur leur activité. Sur les chantiers, les outils ancestraux côtoient les nouvelles technologies. Dans les bureaux d’étude le BIM introduit une nouvelle façon de concevoir et pousse la réflexion bien au-delà de l’acte de construire. L’industrie de la construction ne cesse d’introduire sur le marché de nouveaux produits et de nouveaux engins. Comment mieux valoriser ces innovations?

Dans le cadre des marchés publics par exemple, les variantes d’entreprises devraient être davantage encouragées et rémunérées. Elles sont le fruit d’une réflexion poussée, le témoignage de capacités supérieures et d’acquis techniques éprouvés. Elles sont aussi une preuve de courage, une prise de risque assumée et une démonstration d’un savoir-faire précieux. Surtout, elles représentent un investissement important pour les entreprises qui y engagent temps et compétences pour développer et défendre de nouvelles idées, expression d’une forte volonté et d’une confiance en l’avenir.

Malheureusement, encore trop de maîtres d’œuvres accusent un manque de maîtrise technique patent et freinent ainsi l’innovation. Alors que les professionnels innovent, ceux-là restent bloqués dans un autre temps. Dépassés, ils ne comprennent pas les solutions proposées et s’accrochent à d’anciennes notions. Pourtant l’évolution, l’innovation et le changement ne s’arrêtent jamais. Pluton et Bonn en savent quelque chose. «Essaie encore».

Toujours plus de normes? Oui!

massimo portrait 4Il est de bon ton parmi les professionnels de tout bord, tout comme dans une bonne frange de la population, de râler contre la bureaucratie. Et l’on s’en prend volontiers aux autorités cantonales, à la Berne fédérale et, summum du bouc émissaire, à Bruxelles et à la masse de normes européennes.

Le monde de la construction est confronté à l’exponentielle augmentation des normes. Nombre d’entrepreneurs ressentent une réelle pression administrative qui les contraint à dédier toujours plus de temps à l’analyse de la réglementation et à l’adaptation des procédures internes à leur entreprise afin d’y répondre.

De l’efficience énergétique à la sécurité, de la bonne gestion à l’élimination des déchets, il ne suffit pas de bien savoir faire son travail pour être entrepreneur.

« face à des prix nettement plus bas, les habitudes des maîtres d’ouvrage sont vite balayées »

Pourtant certains en demandent plus et ils ont peut-être bien raison. En effet, l’ouverture de la concurrence aux entreprises européennes et mon- diales, tendrait initialement à faire arriver chez nous des services et des produits de qualité inférieure à nos standards habituels. Mais face à des prix nettement plus bas, les habitudes des maîtres d’ouvrage sont vite balayées. C’est le constat qu’a fait dernièrement un fabricant alle- mand de portes et fenêtres, Roto Frank AG pour ne pas le nommer. Sur certains segments, ses marges s’effritent au pro t de produits en provenances de l’Est ou de Chine. Nombre d’industriels suisses se trouvent face à la même inéluctable réalité.

Pire encore, l’écart technique initial tendrait à diminuer (assez) rapidement, les produits «exotiques» devenant de plus en plus qualitatifs. Que faire donc? Tout en poursuivant ses efforts d’innovation, l’industriel allemand – présent sur les cinq continents, dans une quarantaine de pays et annonçant un chiffre d’affaires de 622 millions d’euros en 2015 – s’est adressé à la Commission européenne, appelant à une définition plus précise des normes de qualité.

Sur un autre terrain mais dans la même logique, la SSE invitait dernièrement les maîtres d’ouvrages publics à une définition plus précise des tâches liées au développement durable. Des phrases du type «les entreprises sont tenues de minimiser l’impact environnemental de leurs travaux» ne sont plus acceptables dans les contrats de construction. Aujourd’hui, les entreprises réalisent souvent des prestations qui légalement échoient au maître d’ouvrage, sans pour autant être rémunérées.

Plus de normes donc, pour défendre ses intérêts et les efforts de développement et d’innovation fournis. Maîtres d’ouvrage, propriétaires, entrepreneurs, industriels ou simples consommateurs, il incombe à chacun d’agir pour assurer la qualité de nos constructions et de nos cadres de vie. Ainsi que de l’emploi et de la formation.