Archives de catégorie : éditorial

De l’air, de l’eau

Un post-doctorant de l’EPFL a mis au point un modèle qui permet de calculer rapidement l’influence du bâti sur la météo en milieu urbain. En effet, en ville, l’agencement des bâtiments, leur forme et la chaleur qu’ils dégagent ont un impact sur la météo.

Le calcul de ces phénomènes complexes a plusieurs avantages: il permet aux météorologues d’améliorer leurs prévisions en milieu urbain et aux ingénieurs d’adapter la consommation énergétique des bâtiments qu’ils conçoivent. Les modèles mathématiques utilisés jusque-là pour mesurer ces phénomènes sont toutefois lourds, chronophages et coûteux. C’est pourquoi la recherche menée à Lausanne suscite l’intérêt des professionnels de la construction loin à la ronde.

L’algorithme obtenu a permis à ce chercheur d’effectuer une estimation précise des phénomènes en jeu à chaque niveau du bâtiment, à l’échelle d’un quartier. Une base qui permettra à un ingénieur d’adapter la consommation énergétique d’une façade de bâtiment avec précision. «Au rez-de-chaussée, nous pouvons avoir peu de vent mais de l’humidité, s’il y a de la végétation, par exemple, explique Dasaraden Mauree, auteur de l’étude. En revanche, on aura plus de pertes énergétiques tout en haut de la colonne, car les vents sont plus forts à cette hauteur. Par ailleurs, les jours de forte chaleur, les mouvements de convection turbulents peuvent être plus forts près du sol ou de la surface des bâtiments, en raison de leur réchauffement. Ces mouvements impliquent que l’air chaud, moins dense, montera et que l’air froid, plus dense, descendra. Un fabricant de stores s’est déjà montré intéressé par la méthode car elle permet d’obtenir une bonne mesure du vent proche des façades. Autre exemple: la conception énergétique d’un bâtiment devra tenir compte du faible ensoleillement d’une ville très dense.»

Les constructions induisent donc des modifications météorologiques dans leur environnement immédiat (modifications des flux d’air, variations d’ombres, réchauffements/rafraîchissements, réflexions lumineuses, transformations hygrométriques, etc.). Ces microphénomènes interagissent avec ceux provoqués par les bâtiments voisins de sorte que plus la ville est dense, plus l’impact sera important. Pouvoir modéliser rapidement l’influence des constructions à petite échelle est le premier pas vers une étude à plus large échelle, une prise de conscience quantifiée conséquente et finalement, une meilleure maîtrise énergétique.

Notre attention aux détails jure pourtant avec d’autres chiffres qui nous parviennent ces jours. En 1992, l’ONU a institué le 22 mars Journée mondiale de l’eau. Année après année, elle nous rappelle que près 800 millions de personnes restent exclues d’un approvisionnement en eau potable. Les actions menées cette année dans le cadre de cette «célébration», si l’on peut la définir ainsi, se concentrent sur la gestion des eaux usées. Pas moins de 80 % des eaux usées provenant des lieux d’habitation, des villes, de l’industrie et de l’agriculture sont rejetées dans la nature, polluant l’environnement et appauvrissant les sols. Quelque deux milliards de nos semblables utilisent une source d’eau potable qui est contaminée par des matières fécales. Améliorer la récolte, le traitement et l’exploitation de ces eaux, ainsi que diminuer la quantité d’eaux usées que nous produisons sont des défis colossaux.

La mesure de toutes choses

Rapportée par Platon, la célèbre réflexion du penseur grec du Ve siècle av. J.-C. Protagoras se perd dans l’histoire: «L’homme est la mesure de toutes choses: de celles qui sont, du fait qu’elles sont; de celles qui ne sont pas, du fait qu’elles ne sont pas.» La première interprétation en vient à tout relativiser: il n’y a pas d’absolu, le bien, la justice ou la vérité sont reliés à la vision unique de l’individu, l’homme. De nos jours, on préfère donner à cette citation une connotation humaniste, en parlant de l’homme au sens noble.

Quelles que soient la couleur politique, la compétence professionnelle ou la position sociale, l’être humain est toujours «quelque chose d’autre», quelque chose de plus. Et même la société consumériste et matérialiste dans laquelle nous vivons ne peut effacer totalement l’humain.

Les hommes et les femmes de la construction, bien campés les pieds sur terre dans leurs bottes de chantier, le savent bien. Diverses initiatives de solidarité sont soutenues ici et là au sein des entreprises de construction. Vous êtes nombreux à avoir contribué à quelque projet humanitaire, financièrement ou matériellement, au détour peut-être d’un échange ou d’un voyage collaboratif au cours de vos études.

Des projets sont aussi menés directement par certaines de vos sociétés: ici la construction d’écoles pour jeunes filles en Afrique, là la reconstruction de villages dans des zones sinistrées du Népal. Pour les hommes et les femmes qui s’y impliquent directement, ce n’est jamais anodin. La confrontation avec des réalités si différentes des nôtres est un enrichissement humain en plus d’être une expérience professionnelle stimulante. Lorsqu’on a peu de moyens matériels, on se concentre sur l’essentiel. Mener un chantier dans des conditions de précarité oblige à prendre des décisions essentielles et minimise la marge d’erreur. Les compétences acquises dans nos écoles sont précieuses, l’expérience de terrain est vitale.

Permettre, ou même proposer, à vos collaborateurs de s’impliquer pendant quelques semaines dans un tel projet serait sans doute un «cadeau» bien plus marquant que l’un ou l’autre gadget distribué en fin d’année, sortie à skis ou autre event de team building. L’élan donné en interne par une telle action pourrait être surprenant.

Bien souvent, il s’agit d’aider des populations défavorisées à passer d’une baraque bricolée à une maison en dur, équipée d’électricité et d’eau courante. L’acte constructif ramené à sa première et plus simple fonction: donner un toit à l’homme. La mesure de toutes choses.

Essaie encore

Un mini-ordinateur pour enfants, oublié au fond de la cave depuis quelques décennies a refait dernièrement son apparition chez moi. On y enfile une carte sur le côté et une question apparaît sur le minuscule écran digital. Les enfants le découvrent, amusés. Le jeu, habillé de sérieux, est totalement dépassé. Austère et sévère, il émet même des réponses qui aujourd’hui sont fausses ou qui n’ont plus de sens. «Combien y-a-t-il de planètes dans le système solaire?», «Quelle est la capitale de l’Allemagne?». Les enfants répondent justement 8 et Berlin mais l’appareil produit un son cassant puis sa voix métallique et saccadée répète: «essaie encore». Idem à chaque soi-disant mauvaise réponse.

Evolution, adaptation, innovation. La curiosité et la volonté de l’homme l’ont toujours poussé à aller plus loin, à comprendre ce qui l’entoure et à vouloir améliorer son cadre de vie. Les circonstances l’obligent à adapter ses méthodes et à trouver de nouvelles solutions. Au-delà de l’envie et de la contrainte, l’innovation est, aujourd’hui plus que jamais un indicateur fondamental de la santé économique d’un pays, d’un secteur d’activité ou d’une entreprise.

« Le manque de maîtrise technique de certains maîtres d’ouvrages publics freine l’innovation »

L’étude de l’OFS publiée mi-janvier est réjouissante. En 2015, les entreprises privées ont consacré 15,7 milliards de francs en Suisse pour leurs activités de recherche et développement (R-D). Cela représente une augmentation de 10% par rapport à 2012, date de la dernière enquête. Près de 57’000 personnes ont travaillé pour réaliser ces activités de recherche. Globalement, les entreprises dépensent 43 millions de francs par jour en R-D, samedis et dimanches compris, un montant jamais atteint auparavant. Depuis deux décennies, les dépenses de R-D augmentent plus rapidement que l’ensemble de l’activité économique en Suisse, mesurée par le produit intérieur brut (PIB). Les principaux acteurs de cette réussite sont les secteurs des «pharmas» (35% des dépenses totales de R-D), «Recherche et développement» (sic) et «Machines», pour respectivement 16% et 10%. La plus forte augmentation (+66%) s’observe dans la branche «TIC-services».

Aucune mention du secteur de la construction, dont le potentiel d’innovation, pourtant grand, semble plus porté sur la recherche appliquée que fondamentale et dont notre pays n’abrite que peu de grands acteurs internationaux. Pourtant, les professionnels sont en attente et adoptent avec enthousiasme les innovations ciblées sur leur activité. Sur les chantiers, les outils ancestraux côtoient les nouvelles technologies. Dans les bureaux d’étude le BIM introduit une nouvelle façon de concevoir et pousse la réflexion bien au-delà de l’acte de construire. L’industrie de la construction ne cesse d’introduire sur le marché de nouveaux produits et de nouveaux engins. Comment mieux valoriser ces innovations?

Dans le cadre des marchés publics par exemple, les variantes d’entreprises devraient être davantage encouragées et rémunérées. Elles sont le fruit d’une réflexion poussée, le témoignage de capacités supérieures et d’acquis techniques éprouvés. Elles sont aussi une preuve de courage, une prise de risque assumée et une démonstration d’un savoir-faire précieux. Surtout, elles représentent un investissement important pour les entreprises qui y engagent temps et compétences pour développer et défendre de nouvelles idées, expression d’une forte volonté et d’une confiance en l’avenir.

Malheureusement, encore trop de maîtres d’œuvres accusent un manque de maîtrise technique patent et freinent ainsi l’innovation. Alors que les professionnels innovent, ceux-là restent bloqués dans un autre temps. Dépassés, ils ne comprennent pas les solutions proposées et s’accrochent à d’anciennes notions. Pourtant l’évolution, l’innovation et le changement ne s’arrêtent jamais. Pluton et Bonn en savent quelque chose. «Essaie encore».

Toujours plus de normes? Oui!

massimo portrait 4Il est de bon ton parmi les professionnels de tout bord, tout comme dans une bonne frange de la population, de râler contre la bureaucratie. Et l’on s’en prend volontiers aux autorités cantonales, à la Berne fédérale et, summum du bouc émissaire, à Bruxelles et à la masse de normes européennes.

Le monde de la construction est confronté à l’exponentielle augmentation des normes. Nombre d’entrepreneurs ressentent une réelle pression administrative qui les contraint à dédier toujours plus de temps à l’analyse de la réglementation et à l’adaptation des procédures internes à leur entreprise afin d’y répondre.

De l’efficience énergétique à la sécurité, de la bonne gestion à l’élimination des déchets, il ne suffit pas de bien savoir faire son travail pour être entrepreneur.

« face à des prix nettement plus bas, les habitudes des maîtres d’ouvrage sont vite balayées »

Pourtant certains en demandent plus et ils ont peut-être bien raison. En effet, l’ouverture de la concurrence aux entreprises européennes et mon- diales, tendrait initialement à faire arriver chez nous des services et des produits de qualité inférieure à nos standards habituels. Mais face à des prix nettement plus bas, les habitudes des maîtres d’ouvrage sont vite balayées. C’est le constat qu’a fait dernièrement un fabricant alle- mand de portes et fenêtres, Roto Frank AG pour ne pas le nommer. Sur certains segments, ses marges s’effritent au pro t de produits en provenances de l’Est ou de Chine. Nombre d’industriels suisses se trouvent face à la même inéluctable réalité.

Pire encore, l’écart technique initial tendrait à diminuer (assez) rapidement, les produits «exotiques» devenant de plus en plus qualitatifs. Que faire donc? Tout en poursuivant ses efforts d’innovation, l’industriel allemand – présent sur les cinq continents, dans une quarantaine de pays et annonçant un chiffre d’affaires de 622 millions d’euros en 2015 – s’est adressé à la Commission européenne, appelant à une définition plus précise des normes de qualité.

Sur un autre terrain mais dans la même logique, la SSE invitait dernièrement les maîtres d’ouvrages publics à une définition plus précise des tâches liées au développement durable. Des phrases du type «les entreprises sont tenues de minimiser l’impact environnemental de leurs travaux» ne sont plus acceptables dans les contrats de construction. Aujourd’hui, les entreprises réalisent souvent des prestations qui légalement échoient au maître d’ouvrage, sans pour autant être rémunérées.

Plus de normes donc, pour défendre ses intérêts et les efforts de développement et d’innovation fournis. Maîtres d’ouvrage, propriétaires, entrepreneurs, industriels ou simples consommateurs, il incombe à chacun d’agir pour assurer la qualité de nos constructions et de nos cadres de vie. Ainsi que de l’emploi et de la formation.

Prêts pour le prochain défi

massimo portrait 4Lors de sa séance du 12 octobre dernier, le Conseil fédéral a décidé de soumettre trois objets à la votation populaire du 12 février prochain. Outre les questions de naturalisation facilitée et l’éventuelle réforme sur l’imposition des entreprises, c’est l’arrêté sur la création d’un fonds pour les routes nationales et pour le trafic d’agglomération (FORTA) qui retient l’attention du monde de la construction.

Ce dernier projet vise à poser les bases d’un futur fonds qui devra être nancé par toute une série de recettes, dont celles de la vignette et de l’impôt sur les huiles minérales réservée pour la route passera en outre de 50 à 60%. Les Cantons participeront par ailleurs à l’intégration de 400 km de routes cantonales au réseau national, intégration qui avait été repoussée avec le «non» à la hausse de la vignette à 100 francs.

L’élaboration du fonds FORTA a été marquée par la pression du lobby routier, qui voulait affecter à la route l’entier des impôts sur les carburants. À défaut d’obtenir gain de cause dans les urnes via l’initiative «vache à lait», ces milieux ont pu convaincre le Parlement de revoir les modalités de financement.

La gauche et les écologistes ont aussi été entendus. Des projets de mobilité douce, de trams et de métros dans les agglomérations feront partie intégrante du fonds routier. Les Cantons pourront, eux, préfinancer certains projets routiers, et l’installation de bornes pour les voitures électriques sur les aires de repos des autoroutes sera soutenue. FORTA est donc un fonds qui va bien au-delà du message «tout pour la bagnole» dont tentent encore de l’affubler certains. C’est au contraire un outil de pérennisation et de développement de toutes les mobilités.

La route, les transports publics, la mobilité douce sont des thèmes centraux dans nos sociétés mobiles, urbaines et pendulaires. Des sujets que nous traitons très régulièrement dans les pages de Chantiers & Rénovation et plus particulièrement dans notre numéro d’octobre-novembre à peine sorti de presse, un «hors-série – spécial communes et travaux publics». Nous y faisons un pointage sur le chantier de CEVA à cinq ans du premier coup de pioche. Vous y découvrirez la vision lausannoise de la mobilité faite de nouveaux aménagements routiers, d’audacieuses passerelles et d’une connaissance du terrain centimètre par centimètre ou les leçons tirées d’un incendie de parking. Nous avons aussi rencontré des ingénieurs de l’État de Vaud, des architectes du comité de la SIA et des entrepreneurs courageux pour parler d’innovation appliquée sur l’un des ponts les plus sollicités de Suisse (p. 44), des rôles de chacun dans le processus de construction (p. 21) ou de transition énergétique (pp. 6, 30 et 52). Tous les projets présentés comportent une part importante de difficulté, un challenge technique et humain que les intervenants se sont évertués à surmonter. Avec succès.

Un programme riche et éclectique qui prouve une fois de plus la diversité et le dynamisme du monde de la construction. Qu’ils soient actifs dans des entreprises privées ou au sein d’entités publiques, ces hommes et ces femmes bâtisseurs s’engagent pour le bien public avec force et passion, et dans leur for intérieur n’attendent qu’une chose: relever le prochain défi !

Liaisons non dangereuses

massimo portrait 4Le 23 septembre 1913, l’aviateur Roland Garros effectue la première traversée aérienne de la Méditerranée. Aux commandes d’un monoplan Morane-Saulnier, équipé d’un moteur Gnome de 80 chevaux et d’une hélice Chauvière, il décolle près de Fréjus au petit matin et, après avoir subi deux pannes et perdu une pièce de son moteur, atterrit en début d’après-midi à Bizerte, en Tunisie. Un vol de 780 kilomètres, parcouru en près de quatorze heures. À cette époque, le projet d’une liaison ferroviaire entre Genève et Annemasse existait déjà.

Plus d’un siècle plus tard à la même date, les équipes CEVA Suisse et CEVA France ont réalisé la jonction de leurs chantiers en souterrain, créant une nouvelle liaison entre les deux pays. Le 23 septembre dernier, un pan de la paroi qui faisait office de frontière a été symboliquement détruit en présence des autorités françaises et suisses. D’autres étapes majeures sont encore à franchir et il faudra patienter jusqu’à fin 2019 pour pouvoir faire le voyage Cornavin–Annemasse en un temps de parcours de vingt minutes. Certains tordent encore le nez: «un RER pour les frontaliers», «trop cher», «pas beau», «inutile»; la liste des griefs que l’on pourrait attribuer à CEVA est potentiellement longue.

« pourquoi CEVA n’a-t-il pas été construit plus tôt? »

De tous temps, les voies de communication ont transformé les lieux et eu un fort impact sur les habitants des régions desservies, ce qui a souvent provoqué le courroux de quelques-uns. Tous les projets d’aménagement et de construction qui sont rendus possibles par la construction de CEVA vont profondément changer nombre de quartiers genevois. Les désagréments, les chantiers et tous les «trous» qui chamboulent encore aujourd’hui la cité seront vite oubliés. L’exemple du m2 lausannois est pertinent. Il a immédiatement été adopté par la population. Il en sera sans doute de même avec CEVA et la nouvelle mobilité régionale et supranationale offerte par Léman Express, tant et si bien que l’on se demandera pourquoi il n’a pas été réalisé plus tôt.

À quelques kilomètres de là, ce même 23 septembre, l’agglomération Lausanne- Morges, PALM pour les intimes, mettait en consultation publique la troisième étape de son projet, avec comme enjeu central le financement du futur m3. Là encore, il s’agit non seulement de créer une infrastructure de transports publics – en l’occurrence, une ligne de métro automatique identique au m2, reliant la gare à La Blécherette, ponctuée de six stations et se jouant d’un dénivelé de 600 mètres – mais également de redéfinir une grande partie de la ville. Le long de cette ligne vont naître de nouveaux quartiers, riches de logements, de places de travail et d’équipements. Le m3 n’est qu’un des éléments du PALM. Imaginer et planifier la mobilité sous toutes ses formes dans un secteur qui va de Lutry à Morges et jusqu’à Cheseaux-sur-Lausanne n’est pas une mince affaire. La trame qui se dessine est prometteuse: trams, bus à haut niveau de service, route, autoroute et mobilité douce, tout y est!

Ainsi des liens se tissent entre les communes, puis entre les cantons et finalement entre les pays voisins. À Lausanne, Genève ou Annemasse, la population ne s’embarrasse pas de frontières administratives. Qu’il s’agisse d’études, de travail, de loisirs, d’amitiés ou d’amour, la mobilité est de mise et les infrastructures telles que CEVA ne viennent que donner une forme construite à des liens préexistants. L’extraordinaire réseau qui ne cesse de se développer en Suisse comme ailleurs est le témoin matériel de cette nécessité innée que nous avons de créer des liens. Ceux qui n’y voient que des dangers réussissent parfois à retarder les projets, mais ils ne les stoppent jamais complètement. Peut- être que la traversée du lac et le contournement de Morges seront construits avant le 23 septembre 2116.

Beauté fragile

massimo portrait 4Prenez une carte géographique de l’Italie et pointez le centre de la Botte, vous ne serez sans doute pas loin d’Amatrice. La petite cité, également connue comme «la ville aux cent églises», se trouve à deux heures de Rome, à 955 m d’altitude, au cœur du parc national du Gran Sasso. L’aire chevauche quatre régions: le Latium, les Marches, les Abruzzes et l’Ombrie. Amatrice est la pièce maîtresse d’une Italie de carte postale pour ceux qui trouvent la Toscane d’une beauté trop évidente, Rome trop bruyante et Venise trop touristique. Loin de la frénésie balnéaire des côtes, ni au sud, ni au nord et jouissant d’un climat agréable presque en toute saison, Amatrice représente l’Italie sereine, celle où l’on prend encore le temps de vivre et où l’authenticité n’a pas besoin d’être revendiquée.

image-6Un cadre proche de l’idéal dans lequel les siècles d’histoire et d’art tutoient une nature riche et généreuse.

Mais voilà, cet équilibre délicat a été brisé dans la nuit du 23 au 24 août dernier par le terrible tremblement de terre qui a meurtri la région. Mises à terre par un séisme d’une violence rare (6,2 de magnitude), la petite ville et les bourgades voisines se sont retrouvées, bien malgré elles, sur les premières pages des journaux du monde entier et ont ainsi révélé l’étonnante fragilité de leur beauté.

« assainir ou reconstruire »

Ne pouvait-on pas construire mieux et éviter la perte de quelque trois cents vies humaines? L’Italie n’ignore pas le problème et dispose même d’un des codes les plus avancés au monde en matière de nouvelles constructions. Malheureusement, il n’est pas toujours respecté. La vraie difficulté réside pourtant dans l’énorme parc immobilier ancien, tant dans les grandes villes que dans les petits villages.

Les bâtiments anciens sont magnifiques mais peuvent être dangereux. Les lois sur la protection du patrimoine les préservent de la modernité, pour le meilleur et pour le pire. Il y a aussi la question financière. Assainir des anciennes constructions pour les rendre conformes aux normes antisismiques actuelles coûte cher. Amatrice comptait plus de 10’000 habitants en 1916; un siècle plus tard ils ne sont guère plus de 2’000 à y résider à l’année. Pourtant au mois d’août, le village s’emplit de nouveau. Mais qui dépenserait des dizaines de milliers d’euros pour consolider une maison de vacances occupée quelques semaines par année seulement? En Italie, en Suisse ou ailleurs, la situation n’est pas bien différente. Que se passerait-il si une violente secousse frappait le Valais – région au risque sismique marqué, appréciée pour son climat et riche en habitations secondaires – un week-end de juillet?

L’Italie, la Suisse et tous les pays voisins foisonnent d’endroits charmants, pittoresques, anciens et … vulnérables. Cette beauté fragile demande maintenance, rénovation, entretien, transformation et soin particulier que les propriétaires privés ne peuvent pas toujours se permettre et que l’État n’est pas tenu de subventionner. Il y a pourtant beaucoup à faire et un renforcement ponctuel ne se traduit pas forcément en coûts faramineux. Le dépliant édité par l’OFEV intitulé «Notre bâtiment est-il suffisamment résistant aux séismes?» offre une information globale aux propriétaires et peut être un outil didactique convaincant à usage des ingénieurs et des entrepreneurs confrontés à des clients sceptiques.

Marcher sur l’eau

massimo portrait 4Du 18 juin au 3 juillet, des milliers de personnes ont vécu l’expérience quasi mystique de marcher sur l’eau. Ou presque. Habitué des installations artistiques sur des sites naturels ou urbains de grande ampleur, l’artiste Christo a transformé le tranquille lac d’Iseo, en Italie du Nord, en une attraction touristique éphémère.

L’œuvre «The Floating Piers» est constituée d’une succession de passerelles flottantes qui, depuis la rive, permettent aux visiteurs de rejoindre à pied les îles de Monte Isola et San Paolo, sur un parcours total d’environ 3 kilomètres. Dépassant à peine le fil de l’eau, les passerelles offrent une perspective nouvelle et mettent les visiteurs dans une situation inédite. Ils flânent au milieu du lac, peuvent observer le paysage sous de nouveaux angles. Vue du ciel, la large bande jaune orangé semble tracer des limites dans le lac. Le contraste des couleurs est du plus bel effet. L’œuvre est une réflexion sur le territoire ainsi qu’une invitation à la découverte de la richesse artistique classique de la région qui l’accueille.

Au-delà de la réussite artistique et du succès rencontré auprès du public, cette œuvre est aussi un challenge technique. Les passerelles sont constituées de quelque 220 000 cubes et de tiges de polyéthylène à haute densité habillés de 100 000 m2 de tissu. Les éléments sont moulés et assemblés. Les cubes – de 50 cm de côté – sont dotés d’anneaux d’assemblage dans lesquels s’insèrent les tiges de manière à unir solidement plusieurs pièces. 190 blocs de béton armé de plus de 5 tonnes ont été positionnés près des rives et servent d’ancrage pour les passerelles, afin d’éviter tout mouvement et de garantir leur positionnement.

Seule certitude: l’incertitude.

Les blocs de béton sont montés sur une sous-structure métallique pour faciliter les opérations de retrait et éviter qu’ils ne s’enfoncent dans le sol boueux des rives du lac. Ils ont été transportés et mis en place à l’aide de ballons flotteurs.

Les concepteurs et les autorités ont cueilli l’occasion pour réaliser une numérisation des fonds lacustres et des réseaux en place à l’aide d’un mini sous-marin téléguidé via GPS et équipé de divers sonars.

Plus près de nous et nettement plus terre à terre, ces premières semaines estivales n’amènent pas qu’un air de légèreté. La sécurité et le travail au noir continuent d’occuper le monde de la construction. Les contrôles d’accès et les badges sont une part de la solution. Mais ils ne sont toujours pas généralisés et lorsque arrivent les entreprises des du second oeuvre la situation se complique encore. L’augmentation des moyens de contrôle et la stigmatisation des tricheurs sont un gage de crédibilité pour toute la branche.

Les incertitudes internationales continuent d’ébranler tristement la planète et l’économie est également mise sous pression. Le Brexit introduit une nouvelle donne que peu avaient anticipée. Quelles seront les répercussions sur la Suisse? Qu’il s’agisse de marchés financiers, de délocalisation ou de rapatriement d’activités britanniques et de la conséquente influence de ces choix sur la demande de surfaces administratives ou de logements dans notre région, nul n’ose encore aucune prévision. Seule certitude: l’incertitude.

«The Floating Piers» donne l’illusion de marcher sur l’eau. Mais pour rester à flot, il nous faudra plus qu’une illusion. Un miracle peut-être?

Ça, c’est fait! Et après?

EDITORIAL

massimo portrait 4«Impressionnant!», c’est sans doute l’exclamation qui a le plus retenti le 1er juin dernier parmi les invités à l’inauguration du tunnel de base du Gothard. Et, une fois n’est pas coutume, l’expression n’est pas usurpée.

Le tunnel de base du Gothard est long certes, c’est même le plus long tunnel ferroviaire au monde. Mais ce n’est pas seulement sa longueur qui le rend impressionnant. Le lieu et les conditions de son percement ne laissent pas indifférent. Il y a dans une telle infrastructure un cumul phénoménal de connaissances, de moyens techniques et financiers ainsi que d’engagement personnel et collectif qui force l’admiration.

Il concentre également les technologies les plus innovantes, c’est un tunnel high-tech d’une grande complexité. L’une de ses caractéristiques est l’absence de toute signalisation lumineuse à l’intérieur des deux galeries. Grâce au système ETCS (pour European Train Control System) Level 2, la transmission des informations de circulation se fait directement dans la cabine du mécanicien par un réseau de balises. Les mouvements des trains, la vitesse maximale, l’autorisation de circuler, la direction de voie sont indiqués au mécanicien en flux permanent. Ce système permet de raccourcir les intervalles entre les trains à deux minutes.

A l’intérieur des deux tubes, divers équipements offrent une sécurité de pointe. Deux stations multifonctionnelles ont été aménagées à la hauteur de Sedrun et de Faido, divisant ainsi les 57 kilomètres en trois tronçons d’égale longueur. Elles sont constituées de stations d’arrêt d’urgence et de deux diagonales permettant de faire passer les convois d’un tube vers l’autre en cas de problème. Les aiguillages, les systèmes d’alarme et les guidages automatiques des trains, les 176 rameaux de communication entre les deux tubes et les équipements de sécurité qu’ils contiennent ou encore les milliers de sondes (détection des incendies, des dégagements de chaleur anormaux, des boîtes d’essieux en surchauffe, des freins bloqués, des bâches mal fermées ou des marchandises mal arrimées sur un wagon), tout, absolument tout est à la pointe de la modernité! La voie de roulement elle-même est une autre innovation technique majeure. Les rails reposent en effet sur des blochets (demi-traverses) coulés dans du béton; 380 000 en tout. Cette solution sans ballast offre un double avantage: elle réduit les coûts d’entretien et améliore le confort de conduite. Les trains voyageurs pourront circuler jusqu’à 250 km/h.

« d’autres projets attendent »

Sa dimension symbolique, pour la Suisse et pour l’Europe, est également forte comme en témoigne la présence d’Angela Merkel, de François Hollande et de Matteo Renzi. Rapprocher les peuples, réduire les distances, franchir ensemble des obstacles, unir le Nord et le Sud sont autant de vertus que l’on attribue au tunnel. C’est donc plus qu’un simple outil commercial permettant aux marchandises et aux voyageurs d’atteindre plus rapidement leur destination. Les centaines d’hommes qui ont vécu sous terre et loin des leurs pour construire cette importante infrastructure méritent le respect.

L’importance de tels ouvrages est aujourd’hui célébrée, reconnue et saluée par tous. C’est pourtant le résultat d’un combat populaire, politique et économique de longue haleine. D’autres projets doivent être portés jusqu’à la phase de réalisation à Genève, à Neuchâtel, à Morges comme à Lausanne ou au Gothard même. Pour que le développement continue, pour désengorger nos villes et faciliter nos vies, ils ont eux aussi besoin d’hommes et de femmes prêts à s’engager et à travailler, parfois longtemps, dans les «souterrains» politico-économiques.

Les idées n’ont pas de prix

massimo portrait 4

Plus haute que le Burj Khalifa (828 m tout de même), la tour de Creek Arbour à Dubaï, présentée par Emaar Properties, est dessinée par Santiago Calatrava.

Né en Espagne, l’architecte-ingénieur star a fait une partie de ses études à l’ETHZ de Zurich où il a également enseigné. C’est sur les bords de la Limmat qu’il a installé son bureau en 1983 déjà. Il y a donc un peu de Suisse dans cette nouvelle tour dont on dit qu’elle devrait être terminée avant l’ouverture de la Dubai World Expo de 2020.

La tour de Dubaï, dont on ne connaît ni le nom, ni la hauteur, fera partie d’un nouveau complexe résidentiel et commercial situé à Creek Arbour. Les travaux vont commencer à la fin du mois de juin et les coûts de construction sont estimés à un milliard de dollars. Emaar Properties est l’une des plus grandes sociétés immobilières de Dubaï. C’est à elle que l’on doit déjà le Burj Khalifa, le gratte-ciel le plus haut du monde (pour le moment) ainsi que le Dubai Mall, le plus grand centre commercial du monde (pour le moment).

Les images disponibles nous montrent un bâtiment très fin, évidemment très élancé, drapé de câbles structurels rappelant nombre de ponts qui ont rendu célèbre l’architecte. Pour le reste, on nous parle de technologies de pointe et de toutes les meilleures intentions du monde sans que beaucoup de détails ne filtrent.

« La plus haute tour du monde sera suisse! (un peu) »

Sans entrer dans le débat de l’(in)utilité de tels bâtiments et de la course (puérile) au record (pour rappel, la Kingdom Tower de Jeddah actuellement en construction vise les 1000 m de haut), on peut remarquer l’originalité structurelle proposée par Calatrava. L’utilisation de câbles et l’élégant travail statique ainsi réalisé sont inédits dans le cercle fermé des super- gratte-ciel et ont sans doute fait la différence au moment du concours. C’est encore une fois la preuve que la réussite vient de l’innovation et que, si les idées n’ont pas de prix, elles peuvent tout de même rapporter gros!

The_Tower_at_Dubai_Creek_Harbour_(6)_Credit_Santiago_Calatrava

La Suisse a donc des idées et s’enorgueillit même, année après année, d’être placée en tête du classement mondial des pays les plus innovants. Nombres d’indicateurs, tels la performance environnementale, la capitalisation boursière (en pourcentage du PIB), le volume des droits, licences et patentes (en pourcentage de la balance commerciale) ou la stabilité politique, sont pris en compte et contribuent fortement au bon classement de la Suisse.

Au chapitre des points noirs, notre pays présente des lacunes significatives (difficulté à créer une entreprise, faible part de diplômés en sciences et ingénierie, déficience de l’offre administrative en ligne). ChantiersLes chercheurs de l’Organisation internationale de la propriété intellectuelle (WIPO), de la Cornell University et de l’INSEAD qui ont réalisé l’étude mettent également en évidence la frilosité des banquiers suisses: le pays se place au 48e rang mondial en ce qui concerne l’obtention d’un financement bancaire.