Sans ingénieurs, c’est la cata!

L’actualité de ces dernières semaines a été marquée par les catastrophes naturelles. C’est d’abord le détachement d’une imposante masse rocheuse de la paroi nord du Piz Cengalo qui a provoqué la succession de laves torrentielles, ensevelissant une partie du village de Bondo dans les Grisons. Les images de l’effondrement de ces quatre millions de mètres cubes de roche et de ces boues déferlant à 250 km/h laissent sans voix. La catastrophe a fait huit victimes, contraint des centaines d’habitants à évacuer le village et provoqué des dégâts matériels dont la facture finale se chiffrera en centaines de millions.

Quelques jours plus tard, nos regards se sont tournés vers Houston, la Caraïbes et la Floride. Les ouragans Harvey puis Irma, parmi les plus puissants qui aient frappé la région, ont balayé la ville texane, les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Anguilla, les îles Vierges, Cuba et la Floride. Les images rappellent à notre mémoire l’ouragan Katrina et les destructions et les inondations qu’il avait provoquées en 2005 à La Nouvelle-Orléans et d’autres catastrophes similaires. À l’heure où ces lignes s’écrivent, le phénomène est encore en cours. Alors que toutes sortes d’embarcations ont pris la place des voitures dans la ville inondée et sillonnent les quartiers afin de secourir les personnes en difficulté, un début de polémique frappe déjà les autorités : « Pourquoi a-t-on fait évacuer la Floride et pas Houston ? » Sylvester Turner, maire de la ville, se défend en invoquant la relative imprévisibilité de la trajectoire et de la durée de l’ouragan et, surtout, l’impossibilité d’organiser l’évacuation de près de sept millions de personnes. C’est pourtant ce qui a été fait en Floride. En plus de l’étendue de l’agglomération texane, c’est également la forte concentration d’industries pétrolières et pétrochimiques présentant un risque de pollution très élevé, qui fait frémir. Quoi qu’il en soit, on imagine la difficulté de prise de décision et la complexité logistique que de tels événements impliquent.

Les experts l’annoncent depuis plusieurs années et nous le répètent ces jours : le dérèglement climatique nous promet une multiplication des tels événements et l’urbanisation croissante ne fait qu’augmenter exponentiellement les risques pour l’homme, pour l’environnement et pour les infrastructures. Oui, de plus en plus de zones sont exposées à des dangers naturels. Et la Suisse ne fait pas exception, bien au contraire.

Beaucoup de systèmes d’alerte sont en place – ils ont par exemple fait leurs preuves à Bondo, permettant une évacuation préventive – et les mesures constructives relativement bien maîtrisées. Pourtant, comme l’a souligné le Prof. Lyesse Laloui, directeur de la Section de Génie civil de l’EPFL, interpelé sur le sujet par nos confrères de La Première, les mesures préventives en place se basent sur des statistiques, donc sur le passé. « Ce que l’on constate avec le dérèglement climatique actuel, dit-il, est que les données connues sont bousculées. Les phénomènes s’accélèrent et deviennent plus intenses. L’ingénierie civile a fait d’énormes progrès pour réduire les risques. Mais aujourd’hui nous devons développer des outils prédictifs pour mieux appréhender le dimensionnement et le renforcement des infrastructures en nous projetant dans les décennies à venir. Nous devons être conscients du fait que nous allons être confrontés de plus en plus souvent à des inondations, à des éboulements ou à des glissements de terrain. Ceci va nous obliger à dimensionner et à construire de manière différente. Le besoin de connaissance, de surveillance et d’intervention préventive est énorme. »

Bonne nouvelle, en ce mois de septembre, quelque nonante étudiants de l’EPFL fêtent l’obtention de leur master en Génie civil ; nombre record de toute l’histoire de la Haute École. La tendance est à la hausse et les deux prochaines volées devraient atteindre la barre symbolique des cent diplômés. Mauvaise nouvelle, les besoins du marché actuel ainsi que les projections sur les prochaines années nous disent qu’il en faudrait le double. Le secteur a quelque peu amélioré son image. C’est bien. Pourtant, l’attrait des professions techniques doit être encore fortement augmenté afin qu’une relève nourrie soit assurée. Sans ingénieurs, c’est la cata!