Simplement construire des maisons

L’association Eirene Suisse est active dans la coopération au développement et la promotion de la paix et des droits humains, principalement par l’envoi de volontaires quali és auprès d’associations partenaires au Sud. Mélanie Lutz, une jeune ingénieure civile genevoise, nous parle de la mission de deux ans durant laquelle elle œuvre à construire des maisons dignes pour les familles plus modestes.

Un sourire d’enfant et une détermination à toute épreuve, Mélanie Lutz est une jeune ingénieure suisse. Elle suit le parcours habituel, stage puis diplôme, elle collabore cinq ans en tant que cheffe de chantier au sein de l’entreprise Marti Construction. Depuis 2016, elle s’engage auprès de Eirene Suisse, une association qui travaille essentiellement dans la coopération au développement par échange de personnes, c’est-à-dire en envoyant des volontaires collaborer avec des partenaires locaux au Sud, et dans l’appui à l’élaboration de projets de ces mêmes partenaires.

Chantiers & Rénovation (C&R): Vous tra- vaillez depuis onze mois au Nicaragua, dites-nous pourquoi ce pays et à quel projet collaborez-vous?                                                                                                                             Mélanie Lutz (ML): Au-delà de mon histoire personnelle qui m’a liée à ce pays et à l’Amérique centrale, je suis au Nicaragua pour mettre à profit mes compétences d’ingénieure dans un cadre social et non commercial. Là-bas, la construction a vraiment sa fonction originelle de donner un toit à sa famille. Il manquerait près d’un million de logements au Nicaragua, le pays le plus pauvre d’Amérique centrale: faute de moyens, 78% des Nicaraguayens vivent dans des logements inadéquats, sans accès à l’eau et l’électricité, souvent construits dans des zones dangereuses avec des matériaux qui ne résistent pas aux catastrophes naturelles qui touchent régulièrement le pays. Je collabore au sein de l’association Roncalli Juan XXIII qui s’est donnée pour mission de venir en aide à ces personnes en leur facilitant l’accès au crédit, ainsi qu’en soutenant les actions de la Centrale Nicaraguayenne de Coopératives de Viviendas (CENCOVI- COD). Mon rôle est d’appuyer l’organisation de programmes de construction et d’auto-construction d’habitations sociales.

C&R: Parlez-nous des actions de la CEN-COVICOD: elle aide les futurs habitants à constituer des coopératives pour accéder au crédit, acheter des terrains et construire des habitations?                                                          ML: Oui. Imaginez-vous vous présenter à votre banque pour demander un crédit de construction. Expliquer à votre banquier que votre terrain vous appartient, mais que, malheureusement, vous n’avez pas de document pour le prouver. Bien sûr, vous êtes certain qu’il est votre propriété puisque l’ancien propriétaire vous l’a vendu. Expliquez-lui aussi que vos revenus proviennent de la vente de vos récoltes et de la cuisine de votre femme; que tous les jours, dès 5h30 du matin, vous êtes dans la rue pour vendre votre production. Les clients sont réguliers – les voisins savent que votre femme cuisine très bien – malheureusement la récolte ne suit pas toujours. Imaginez-vous préciser à votre banquier que vous ne pouvez pas tenir un cahier de comptes, parce qu’en réalité vous ne savez pas écrire. En revanche, vous savez prendre soin de vos cultures et vous avez de bonnes notions de mécanique, qui vous permettent de réparer vos machines; d’ailleurs, vous ne les avez jamais changées depuis le début de votre activité. Des chiffres? Non, malheureusement, vous ne pouvez pas lui en présenter… Cette réa- lité qui peut sembler absurde est pourtant celle de la majorité des Nicaraguayens. Elle aboutit au refus d’un financement pour un logement digne, puisque acheter ce type de logement nécessite des crédits, eux-mêmes délivrés par les banques.

C&R: Comment les coopératives contrent- elles le système?
ML: Dans un premier temps, durant généralement une année, la Centrale Nicaraguayenne de Coopératives de Viviendas (CENCOVICOD) forme et soutient les familles pour qu’elles-mêmes créent légalement leur coopérative, en obtiennent le statut, et constituent un fonds propre avec un apport généralement de US $ 35 chacune. Ensuite, les familles membres pourront passer à la deuxième étape: acheter un terrain et construire leur maison, un logement digne.

C&R: Qu’est-ce qu’un logement digne?
ML: Un logement digne est un logement tel qu’il est défini par la Déclaration universelle des droits de l’homme, de l’ONU: c’est un endroit où les citoyens peuvent vivre en sécurité et en paix, dans un environnement sain. Plus concrètement, dans le cas du Nicaragua, c’est une maison construite avec des matériaux de qualité, comme des blocs de maçonnerie et une toiture en tôle de zinc; et surtout où la structure et les éléments de sécurité tels que les portes et les fenêtres sont résistants et complets. C’est un endroit que les habitants peuvent offrir à leurs enfants, avec leur budget, pour qu’ils puissent grandir en sécurité. Les logements ne doivent pas non plus être placés n’importe où: les risques géologiques doivent être pris en compte. L’article 677 de la Constitution nicaraguayenne confirme ce droit à un logement digne, mais malheureusement rien n’est mis en place pour permettre l’accès au financement de ce droit.

C&R: Le financement est donc la principale di iculté, mais ce n’est pas la seule.
ML: Aucune loi ou aide publique n’existe pour faciliter l’accès à cet article 677. Par exemple, un faible taux d’intérêt et un temps de remboursement adéquat aideraient énormément le processus d’achat des logements par ces familles. Autre problème, le manque de terrain urbanisé: lorsqu’une coopérative trouve une parcelle, aucun aménagement n’y est fait. L’accès à l’électricité et aux réseaux d’eau potable et d’eau usée n’est pas garanti, ni les services de base comme le ramassage des déchets. En effet, les autorités favorisent l’urbanisation des terrains achetés par les promoteurs.

C&R: Comment les habitants vivent-ils cette expérience?
ML: Collaborer en tant que coopérateurs est une expérience de vie très enrichissante pour les Nicaraguayens. En effet, le mouvement des coopératives offre aux familles un processus d’intégration qui leur apprend à réaliser leurs ambitions tout en leur offrant un suivi et une formation. D’abord, la notion d’épargne, souvent nouvelle, ouvre des perspectives inédites aux membres. Ensuite, le processus d’accompagnement change la vision des coopérateurs. L’objectif n’est pas seulement le logement, il va beaucoup plus loin. C’est l’activation d’un progrès social. Par exemple, certaines femmes sans emploi cherchent une manière de créer un commerce qui sera géré par la coopérative, ouvrir un marché ou même une boulangerie. Tout participe à améliorer les conditions économiques des familles. En participant, les coopérateurs se prouvent à eux-mêmes qu’ils sont capables de réaliser des projets; on en arrive à la notion d’estime de soi, qui est essentielle.

C&R: Parlez-nous des constructions.                  ML: Simples et efficaces. Des semelles filantes armées pour les fondations, des murs en briques de ciment construits selon un système de maçonnerie renforcée, avec à l’intérieur des armatures et du béton, et une structure métallique pour soutenir la toiture en tôle de zinc. Pour l’intérieur, les familles ont favorisé l’utilisation de matériaux un peu novateurs: des cloisons en plâtre pour gagner de l’espace, des fenêtres coulissantes, des portes en fibres de bois… En effet, elles ont choisi de faire un dernier effort financier quant à la qualité des matériaux de leur maison: les maisons en coopératives n’étant pas un bien mercantile, elles seront léguées de génération en génération. Les parents coopérateurs ont ainsi fait le choix de garan- tir à leurs enfants un environnement durablement sain et sécuritaire, avec le soutien de l’association Roncalli Juan XXIII. •